Détours de Chant, Yanowski, La passe interdite (Ⓒ Stéphane Laniray)

Yanowski, La passe interdite (Ⓒ Stéphane Laniray)

4 février 2016 – Détours de Chant / La passe interdite

Yanowski (textes, musiques, interprétation), Hugues Borsarello (violon), Samuel Parent (piano). Arrangements : Gustavo Beytelmann

Le Bijou (Toulouse) – Sortie de l’album le 19 février

Ce n’est pas une petite entreprise que de se lancer dans la reprise de Brigitte Fontaine. Pourtant il faudra davantage que la poésie, l’absurde, le surréalisme, tous ces mots qui collent à l’artiste et à ses chansons, pour arrêter Hervé Suhubiette.

On sait qu’il aime par-dessus tout l’aventure créatrice, celle qui rassemble, confronte les univers musicaux. Et cette fois-ci encore il n’a pas manqué de s’entourer de trois fameux talents qui trouvent chacun à mettre leur pierre singulière à l’édifice : Eugénie Ursch et son violoncelle, ses recherches sans fin autour de son instrument, de sa voix et de son goût pour les langues d’ailleurs, Lucas Lemauff de plus en plus comédien, de plus en plus insaisissable, chant, effets vocaux, piano, accordéon – il est doué pour tout ! – et Ferdinand Doumerc, à la flûte et au saxo, qui se révèle aussi chanteur et dont on connaît les recherches aux côtés du groupe Pulcinella, « Jazz omnivore ».

En quittant la salle on est sous l’effet d’un vertige. On ne sait par quel mot qualifier ce tourbillon de mots et de sons. De la folie, oui, de la folie, celle que l’artiste fantasque, Brigitte Fontaine, paraît tutoyer de si près.

Le ton est donné par les éclairages tout en « clair-obscur », un poste de radio années 50, d’où la voix de Brigitte Fontaine s’échappe à plusieurs reprises. Dès l’ouverture on l’entend dire Premier juillet, extrait de l’album de 1972 Comme à la radio, dont le titre éponyme donne lieu à une interprétation magistrale du quartet. On saisit alors que le concert nous entraînera sur des rives poétiques que le mouvement symboliste de la fin du XIXe n’aurait pas désertées. Mais il faudrait y joindre la rage, la dénonciation implicite d’un monde où règne injustices, humiliations, cruautés, souffrances… « On se moque de nous ici »… Et si Dieu existe, c’est « un grand malpoli » !

Assurément c’est le spectacle, la mise en scène des textes, ce tourbillon de recherches instrumentales, ces atmosphères sonores, ces voix en chœur ou en solo qui sauvent du désespoir de cette réalité mortifère. Dans une mise en abyme que l’on devine savamment réfléchie, les arrangements traitent les textes avec déraison, dérision, au bord du tintamarre, du charivari, du tohu-bohu : « Le chemin est si beau du berceau au tombeau / Nous irons voir flamber la ville tuméfiée / La vie est une foire j’ai mis ma robe en moire… » (Le Goudron). Alors, il ne nous reste plus qu’à chanter, jouer… « Il fait froid dans le monde / ça commence à se savoir » Comment vivre, survivre ? « Juste de la musique, juste des mots… tout juste un peu de bruit, comme à la radio… »

Avec Brigitte Fontaine, on fait à tout moment un pied de nez à la mort… « Comment peut-on être mort ? » et quand on aborde la question de l’amour – les deux se font signe souvent… Je t’aurais bien invité à venir boire le thé / Dommage que tu sois mort ! – on comprend assez vite que c’est la pire des mascarades, une fois pour toutes « l’amour c’est du pipeau / c’est bon pour les gogols »… et le quartet en profite pour ne pas faire semblant en offrant un quatuor de flûtes à bec ! La seule vraie sauvegarde serait du côté de l’enfance et de ses forces créatrices, si toutefois on ne l’égare pas en soi… C’est ce que nous raconte l’interprétation solo de Lucas Lemauff dans le titre célèbre L’enfant que je t’avais fait.

Car pour survivre à la tragédie du genre humain il faut décidément une sacrée attention à l’insignifiant, au délicat, au tendre : « Je ne crois plus qu’à un petit brin d’herbe oublié sur la voie ferrée »…

Les textes de Brigitte Fontaine, leur puissance et leur folie, l’originalité des arrangements, le travail vocal font de B. comme Fontaine un spectacle majeur de cette saison.