B. comme Fontaine, un quartet vertigineux (© Hervé Suhubiette)

Hervé Suhubiette & Lucas Lemauff (© Chantal Bou-Hanna)

du 8 au 11 janvier 2020 – Ma chambre voyage

Dans l’univers d’une chambre, le trio convoque textes et musiques qui s’en vont chercher du côté de la poésie insolite, de l’absurde, du fantasque, du théâtre. Deux voix et un clavier pour traverser la nuit…

Avec
Hervé Suhubiette (claviers, voix), Lucas Lemauff (claviers, voix), Philippe Yvron (clavier), Claire Suhubiette (composition, arrangements)


La Cave Poésie (Toulouse)

Des voix enregistrées s’élèvent… Philippe Yvron s’installe au clavier, méthodique, appliqué, sérieux… Les deux chanteurs, Lucas et Hervé, entrent à leur tour et occupent le centre de la petite scène de la Cave Po’… Le texte où se glissent les mots d’une nouvelle du québécois Maxime Olivier Moutier dit ceci :

C’est la nuit. / La nuit… noire. / Une nuit de ruelles mouillées et de chats de gouttières. / La nuit des souliers trempés, des flaques d’eaux, des réverbères. / La nuit quotidienne avec les bars et les feux rouges. / La nuit endormie, souffrante, s’abatant entre les trottoirs.

La nuit est tombée ce soir sur Toulouse… C’est une nuit de pleine lune propice à l’insolite, l’étrange, l’improbable. « Une nuit des possibles ». Exactement ce qu’il faut à ce rendez-vous entre poésie, théâtre et Chanson. C’est aussi compter sur des spectateurs capables de s’abandonner, d’oublier, pour un peu plus d’une heure, un monde qui grince sur ses essieux. Du coup ce n’est pas seulement la chambre de la chanson d’Elise Caron qui « s’envole vers des rêves de plumes » mais tout un petit théâtre. En deux chansons, on a pris son envol nocturne pour un voyage onirique.

C’est maintenant le texte de Pierre Lapointe Noashima que les arpèges du piano et les deux voix assemblées répandent sur nos têtes étonnées : « Au milieu de la mer dense / Des carrés de lumière trans / Passant du rose au bleu dansent / Je n’dors plus, je pense.. » Hervé et Lucas ont pris le pari de nous laisser croire au pouvoir des mots… Alors ils jouent de leur connivence, s’installent parfois pour lire – des portes, des fenêtres, de serrures s’ouvrent alors… – se donnent la réplique en lecture comme en chant pour dessiner des mirages, en appellent à Léo Ferré et à son âge d’or, à Boris Vian et à son « jodel » puisqu’ « un jour / Il y aura autre chose que le jour… ».

Pas étonnant non plus d’entendre L’eau de l’aurore d’Abaji et Thibaud Defever, rappel idyllique d’une terre promise. A nous de « semer le vent »… Suffit de « [prendre] le ciel pour page blanche », à la suite des poètes comme Norge ou Thomas Vinau qui n’en finissent pas de jouer avec l’incongru, l’étrange. Comme on voudrait pouvoir les suivre, s’accorder le temps de dire comme Brigitte Fontaine « Je ne crois plus qu’en un petit brin d’herbe / Ressuscité /au milieu des pavés ». Se laisser porter par un air jazzy, réclamer avec Elise Caron le droit de s’amuser, toujours, tout le temps, même si « les temps sont durs ». Clamer avec elle « Et quand j’aurai cent ans, j’aurai toujours mes quatre ans »… A condition de rester debout, comme le chante si joliment Lucas : « Et sur mon fil fragile, je m’empêche de tomber »…

Le spectacle de ce trio nous a même laissé croire que la mort ce n’est pas tout à fait la perte, la disparition… Qu’est –il advenu du Grand-père de Brigitte fontaine ou d’Edouard de Fabrice Guérin ? Restent-ils vivants puisqu’ils sont dans nos mémoires ?

Et si les poètes avaient toujours raison ? Fions-nous à eux, un peu plus loin que le temps de cette soirée. Brigitte Fontaine n’a –telle pas écrit « Quelquefois il fait si beau que tout est pardonné » ? A l’aube de la journée nouvelle qui viendra, suivons Thomas Vinau : « aujourd’hui encore il y aura / des trucs à réparer / des trucs à inventer / des feux à rallumer / et puis ces trucs que nos coeurs cachent / pour aller les chercher plus tard / dans la nuque des autres / nos muscles lancinants / nos histoires qui trébuchent / nos questions nos chansons / du pain et des mouchoirs / des choses dites trop fort / et d’autres trop doucement / l’aube est inéluctable / Tant mieux. »

Ma chambre voyage, la poésie comme une invitation à vivre plus intensément. Ici et maintenant.