Fred W, Mélan­co­lie sous un ciel blanc, 2020 Un truc bizarre, Fred W)

8 octobre 2020, livre- disque de Fred W, entre pho­to­gra­phie, récit et chan­sons – sor­tie offi­cielle pré­vue ini­tia­le­ment en février 2020 – sort fina­le­ment en ver­sion numé­rique le 5 juin 2020 dans un pays encore mas­qué et qui se « décon­fine » à peine.

Mélan­co­lie sous un ciel blanc

Avec

Fred Walin (paroles et musiques sauf la Vieille dame, musique de Louis Walin, sauf Chan­son pour Pier­rot, RenaudCharles Pierre ( arran­ge­ments, gui­tares, basse, cla­viers, choeurs et bat­te­rie) Sébas­tien Gérar­din (bat­te­rie) Louis Walin (pia­no, trom­pette, chœurs) Sarah Walin (gui­tare clas­sique, chœurs) Jacob Mertz­weiller ou Sté­phane Ber­trand (vio­lon­celle), Chris­tian Man­gel (accor­déon) Eddy la Gooyatsh (trom­pette) avec la par­ti­ci­pa­tion des élèves de CM2 de l’école Bros­so­lette et des élèves de la cour du col­lège Alfred Mézières de Nancy.


« On pour­rait chan­ger le monde…

On pour­rait tra­cer d’autres routes…

On pour­rait s’échapper encore… »

Fred W chante cette espé­rance folle d’échapper au pire, aux tour­ments, aux colères incar­nés par Les sor­cières, ces puis­sances malé­fiques… Il convoque la gui­tare élec­trique qui dia­logue sou­vent avec sa voix claire, en sou­ligne les accents, les inten­tions, rap­pe­lant ceux d’une cer­tain Jean-Jacques Gold­man. Par­fois c’est tendre, feu­tré, par­fois on accède à des envo­lées fran­che­ment rock. Avec la conni­vence de Charles Pierre, mul­ti-ins­tru­men­tiste, com­plice de la pre­mière heure, l’ensemble a musi­ca­le­ment quelque chose de fami­lier et sincère.

Mais l’originalité réside dans la démarche d’écriture et de publi­ca­tion. Pour mieux dire cette soif de « jeter du bleu dans notre ciel », il com­mence par échap­per au dogme d’une sor­tie d’album. Comme d’autres avant lui, dont nous avons sou­vent sou­li­gné le pro­jet ori­gi­nal, notam­ment grâce à LamaOE­di­tions, il accorde à la chan­son le pri­vi­lège de paraître dans un livre… Notons que son com­plice Eddy la Gooyatsh est de ceux-là. La chan­son dans un livre, c’est indi­quer qu’elle peut accé­der à la lit­té­ra­ture comme l’a dit clai­re­ment Fran­çois Bus­nel rece­vant Eddy Mit­chell dans son émis­sion La Grande Librai­rie il y a seule­ment 24 h.

Un livre donc. Alors com­men­çons par cet objet, doux au tou­cher, déli­ca­te­ment titré « Mélan­co­lie sous un ciel blanc »… Blanc comme La page blanche de sa chan­son, « arro­gante chi­mère », ensor­ce­lante Venus qui le visite… Pas­sante qui laisse der­rière elle son par­fum envou­tant. Car sachez-le, tout de suite, les textes de Fred W accordent bien peu de place au pre­mier degré, au réa­lisme, au pro­saïsme. Il affiche un goût pro­non­cé pour le tis­sage des mots, les images, pour la méta­phore our­lée autour de ses émo­tions. C’est sans doute ce qui lui vaut le regard atten­tif et bien­veillant de Claude Lemesle et c’est aus­si ce qui donne ce par­fum mélan­co­lique aux textes des chansons.

Cette mélan­co­lie s’affiche dans les pages ornées de pho­to­gra­phies où sur ce fond blanc, dans un brouillard vapo­reux, se détache l’armature de fer, entre gris, jaune et bronze, la char­pente rouillée par les années d’implacable usure de La Vieille dame dres­sée sur ses « longues jambes d’acier », cette com­pagne des « vagues à l’âme », des « matins froids » déjà hono­rée par d’autres fils de villes ouvrières : Lavilliers, Bobin, Fra­siak, lor­rain lui aus­si. Car ce n’est pas rien d’être homme de l’Est, comme il appa­raît sur la cou­ver­ture, visage au regard droit et fier. Il est homme de cette terre ouvrière qui l’habite et tapisse son cer­veau de ses usines, ses « champs d’horreur », ses bombes, son his­toire semée de tra­hi­sons et d’illusions. Pas éton­nant que figure une chan­son consa­crée à l’anniversaire de 1918 Le fusil sur l’épaule, où s’effacent « Les san­glots de novembre /​Les nuits bleues, les jours cendres/​Du gris au fond des yeux »… Pas éton­nant qu’il y invite une cho­rale d’enfants.

En vis-à-vis de ces pho­to­gra­phies appa­raissent les textes, chan­sons et récits, comme le contre­point cou­ra­geux, la lueur d’espérance que dis­tille un cœur qui bat. Dans les chan­sons on découvre l’amour d’un père qui vou­drait tant pro­té­ger son enfant des inévi­tables épi­sodes de blues, de cha­grin, l’adolescent en proie à la peur mais qui avance coûte que coûte, « Qu’y a‑t-il après ? C’est for­cé­ment mieux », une reprise du bou­le­ver­sant Pier­rot de Renaud, cet enfant né d’un rêve, les doutes exis­ten­tiels d’un homme qui par­fois joue le « crâ­neur, solide et féroce », son che­min acci­den­té de « confiance en déroute », qui s’apaise dans le regard, les bras de l’être aimé. Il s’attarde aus­si à son besoin d’écrire des chan­sons, comme un secours quand la vie se fait trop âpre « Les mots sont comme une caresse /​Comme une étreinte, comme un bai­ser… ». Il offre ce bel hom­mage adres­sé à la Chan­son et à l’écriture, à celui ou celle qui devra trou­ver, à son tour, son remède contre les « moments dans la vie, un peu ban­cals, un peu brouillons »

Enfin, on gar­de­ra pour la fin, le récit Pré­lude et la chan­son, L’épaule. En vis‑à vis de la chan­son, Fred W a pla­cé le récit de la même scène où s’est posée « toute la beau­té, la légè­re­té du monde »… L’écriture pose un décor où tous les sens sont en éveil. L’attention fine aux plus petits détails, le point de vue interne du nar­ra­teur offrent une des­crip­tion qui a la grâce d’une estampe, ou mieux, d’une aqua­relle. La chan­son, elle, retient l’essentiel de cette appa­ri­tion bau­de­lai­rienne. C’est une épure : un « regard clan­des­tin » posé comme un « oiseau rebelle », vole à une sil­houette fémi­nine pen­chée sur son ouvrage, son épaule, sa « nuque ingé­nue », sa mèche de che­veux qui s’égare… Le monde autour, la foule, « le désordre sans fin » s’efface… Le temps sus­pend son vol… Cette réus­site nous ferait presque regret­ter qu’une chan­son ne vienne pas aus­si en contre­point du récit inti­tu­lé Le saut de l’ange… Les sou­ve­nirs d’un enfant de dix ans… Le quar­tier de La Chien­ne­rie à Nan­cy, le long ennui des dimanches… Et puis cet épi­sode lon­gue­ment décrit du plon­geoir de dix-mètres à la pis­cine… Impos­sible de ne pas être en totale empa­thie avec ce môme sus­pen­du dans le vide… On lais­se­ra sous silence le dénoue­ment, l’apparition d’un être secou­rable… Mais on retien­dra la phrase « Regarde droit devant toi, ne baisse jamais les yeux sauf pour affron­ter le vide. »

Sans aucun doute, c’est avec des êtres au regard droit que l’on pour­ra tra­cer d’autres routes.