Festival Festi’Scrib printemps 2017 - Strange Enquête (© Claude Fèvre)

Festival Festi’Scrib printemps 2017- Strange Enquête  (© Claude Fèvre)

2 juin  2017 – Ouverture du Festi’Scrib,  concert de Strange Enquête « Tchatche & Contrebasse »

avec

Jérôme Pinel (Textes- voix) et Manu Mouret (contrebasse)

Relais de Poche –   Verniolle  (Ariège)

 

Nous voici dans un lieu pour le spectacle vivant, avec lequel il faudra compter en  Occitanie : Chanson, théâtre, spectacles Jeune Public… Dans un mois, tout sera aux normes pour accueillir public et artistes. Nous sommes en Ariège, au Sud de Toulouse – 45 mn à peine –  entre Foix et Pamiers, au Relais de Poche à Verniolle.  Encore un de ces petits lieux qui s’ouvrent en milieu rural pour tordre le cou aux malédictions. Encore quelques rêveurs impénitents que les prophéties démoralisantes n’arrêtent pas ! Dans quelques semaines donc s’ouvrira une librairie pour le goût des mots, une « Tartinerie » pour les papilles – comprenez quelques tables au milieu des livres  – et une salle de concert équipée.

Ce soir la salle en cours d’aménagement accueille une autre association qui donne régulièrement rendez-vous à nos rêves, « Vox Scriba », des mots qui annoncent clairement le parti pris : maison d’édition, écrivain public, organisation d’évènements autour des mots dans tous leurs états. Lus, dits, contés, chantés… Festi’Scrib, « festival de l’écriture animée » s’installe deux fois l’an, au printemps et à l’automne au village de Banat, aux portes de Tarascon-sur-Ariège, au confluent de l’Ariège et du Vicdessos.

Le Festi’Scrib du printemps 2017 s’ouvre donc ce soir, au Relais de Poche, comme pour mieux affirmer la volonté de créer des passerelles entre ces associations qui œuvrent pour la même cause : créer des espaces de rencontres, de partages, de réflexions et surtout d’émotions. Message reçu !

Présenter le duo de Manu Mouret et Jérôme Pinel, nommé Strange Enquête pour ouverture, vaut bien des discours. C’est, disons-le tout de go, une émotion de les revoir, de partager leur connivence artistique – bien plus,  fraternelle. Leurs regards qui se cherchent, leur écoute réciproque, la gestuelle de Jérôme, comédien –danseur-  chanteur- diseur, qui s’en vient à plusieurs reprises donner la réplique au jeu de Manu sur sa contrebasse… Voilà qui déjà nous met en joie, ce qu’un enregistrement studio ne nous donnera jamais : le langage du corps. Des bras qui parfois restent ballants, avec des mains qui se ferment,  des bras qui se tendent vers le public, qui apostrophent, qui invitent au partage. Des regards qui se jouent de leurs effets comiques, tendres, ou agressifs… La scène est suffisamment grande pour que Jérôme puisse l’arpenter et ainsi amplifier le langage verbal. Il ira même dans le public, montera sur les chaises. On le sent libre, heureux, et surtout partageux.  Pour ce qui est de sa diction, on pourrait même parfois lui reprocher de trop en faire… Une galéjade, bien sûr, quand on songe à notre difficulté à comprendre parfois le texte de certains chanteurs ! Ici, le mot est mis en exergue, comme éjecté,  propulsé, expulsé, bombardé…

Et la musique, direz-vous ? C’est une succession d’atmosphères sonores où Manu jongle des pieds sur ses pédales et des mains sur sa contrebasse. Il en explore toutes les ressources. Cet instrument lui sert d’orchestre, de boîte à rythmes, de  grosse caisse ou de caisse claire. Les cordes sont pincées, frottées, frappées avec de petits objets inattendus.  L’archet y glisse voluptueusement, profondément. Manu invente sans cesse des sons, les multiplie avec des boucles… On remarquera par exemple ce papier glissé entre l’âme de la contrebasse et les cordes pour obtenir des vibrations singulières quand Jérôme entame la danse rituelle de l’homme sur son bout de  lino, une transe pour abattre les murs  de son T3… « Comme tous les poètes devraient écrire »… Moment inoubliable du concert !

Car on s’est laissé faire, une fois encore, emportée, transportée  dans le monde de Jérôme Pinel. En scène le décor est posé : une enseigne de bureau de tabac, une carotte rouge du côté de Manu. De l’autre côté une enseigne lumineuse avec les lettres verticales H-0-T-E-L. Point de départ d’un voyage sur la route, on the road again… « L’asphalte nous aspire … Fureur de vivre à la pointe du pied… » C’est ainsi que ça commence, au volant d’une voiture. Voyage hyper  réaliste. On  quitte une zone urbaine, semblable à des milliers de zones urbaines familières à nos vies. En contrepoint, à la fin du concert, on est encore et toujours sur la route, celle du retour de l’artiste, avec sa « journée de route au creux des reins » et ce sentiment de « payer trop  cher ce plaisir d’être sur scène »… Un moment de vérité autobiographique, sans aucun doute. Entre temps, Jérôme Pinel nous a promenés dans des histoires glanées ici ou là, des histoires qui ne manquent pas de pointer quelques réalités de nos existences bringuebalées dans les méandres de l’amour. L’amour, les gosses, « nous aurons la route pour Colisée… On est passés – pied au plancher ! –  au plan C… » Et pourtant l’amour fait parfois de nous des cascadeurs, «  « Sauts de l’ange et tremplins… Pour un joli p’tit bout »… Mais attention ! « L’amour quand t’adhères, t’atterris à tes risques et périls ! » Jérôme ne manque pas de s’amuser de ces chutes libres, sans parachute,  dans le vide et l’absence… Comme son  récit de 10 h en avion

 Nous aurons droit sur cette route à quelques portraits savoureux.  Ces êtres aussi décalés fussent-ils, nous renvoient à notre vécu : le rêveur invétéré, Alain, magnifique voyageur sans bagages qui fait oublier l’usine, le taf, la femme, le chef… La petite vieille qui sait jouer encore… de son grand âge et de sa faiblesse ! « Les apparences sont trompeuses !  »… L’homme qui reçoit une grande claque, LA grande claque de sa vie à l’annonce d’une future naissance… Celui qui dit son amour pour son gosse en racontant un épisode de fête foraine, un jour où « on s’est pris un carton en plein mois d’août »… La famille Kinder, celle qui acquiert pour 300 € sa piscine gonflable, garantie trois ans… Le mauvais garçon, le dur de J’vais t’pourrir la vie  auquel on ne croit pas un instant ! Et bien entendu « Le voleur de panneaux », celui qui ne s’arrache pas à ses souvenirs… On ne se lasse pas d’écouter son histoire, un peu comme ces êtres que l’on croise un jour  dans nos vies et dont on aime se souvenir. Des potes, un peu barges

Ce soir Jérôme et Manu remettent le couvert à Banat. On sait par avance que parfois  on fermera  les yeux pour mieux les écouter, pour voir à l’intérieur de soi  la route défiler… car « nous sommes tous quelque part frères et sœurs de route »…